Enjeux de la guerre en Iran : Le piège des détroits, l’île de Kharg, et la reconfiguration de la dépendance énergétique de Pékin
Résumé exécutif
La guerre américano-israélienne contre l’Iran, déclenchée le 28 février 2026 (Opération Epic Fury), constitue l’acte le plus ambitieux de la politique étrangère trumpienne depuis l’invasion de l’Irak en 2003.
Sa compréhension médiatique, destruction des capacités nucléaires et balistiques iraniennes, changement de régime, démonstration de force régionale, masque une dimension géoéconomique de premier ordre : celle d’un levier de coercition structurelle dirigé contre la Chine.
Ce papier de recherche soutient la thèse suivante : la maîtrise américaine des détroits d’Ormuz et de Malacca, conjuguée au contrôle potentiel de l’île de Kharg, traduit une application contemporaine de la doctrine mahannienne du Sea Power dans le cadre de la rivalité sino-américaine.
Le commerce maritime représente 90 % des échanges mondiaux en volume. Sur cette masse de 11 milliards de tonnes annuelles, une fraction infinitésimale de la géographie physique de la planète, quelques détroits, concentre l’essentiel des flux.
Cette concentration n’est pas une anomalie : elle est la résultante mécanique de la physique des routes maritimes optimales. Mais elle crée une structure de vulnérabilité systémique sans équivalent dans l’histoire du commerce mondial.
La rivalité sino-américaine, qui structure l’ordre international du XXIe siècle, se joue précisément dans ces goulots d’étranglement.
Pour les États-Unis, la maîtrise des détroits est le fondement matériel de leur hégémonie globale depuis 1945 : elle leur permet de garantir la liberté de navigation pour leurs alliés tout en conservant la capacité théorique d’en priver leurs adversaires.
Pour la Chine, ces mêmes détroits sont à la fois les artères vitales de son modèle économique et les lieux de sa vulnérabilité fondamentale.
La théorie de la Sea Power élaborée par l’amiral Alfred Thayer Mahan dans « The Influence of Sea Power upon History » (1890) reste la matrice intellectuelle fondamentale de la stratégie navale américaine.
Alfred Mahan arguait que la grandeur nationale reposait sur la maîtrise des mers, elle-même conditionnée par trois éléments : une flotte de guerre puissante, une marine marchande étendue, et des bases navales stratégiquement placées pour projeter la puissance.
Cette triade a guidé la construction de la présence navale mondiale américaine depuis 1945. La modernisation contemporaine de la doctrine Mahan se traduit par la stratégie dite de « Command of the Commons » (contrôle des espaces communs), théorisée par Barry Posen du MIT.
Les États-Unis ne cherchent pas nécessairement à contrôler territorialement les détroits, mais à maintenir la capacité de transit libre pour leurs forces et leurs alliés tout en conservant l’option de le dénier à leurs adversaires.
Cette asymétrie, liberté pour les alliés, risque pour les adversaires, est le fondement de la coercition maritime américaine. La 7e flotte (Pacifique occidental, base de Yokosuka, Japon),
la 5e flotte (Golfe Persique, base de Manama, Bahreïn) et la 6e flotte (Méditerranée, base de Gaeta, Italie) constituent les trois piliers de cette présence globale.
Ensemble, elles représentent environ 200 navires, 1 000 aéronefs et 130 000 personnels déployés en permanence, un niveau de projection navale globale qu’aucune autre puissance n’a jamais atteint dans l’histoire
En interrompant les flux d’hydrocarbures qui alimentent la croissance chinoise, 57 % des importations de brut passent par Ormuz, 80 % par Malacca, Washington exploite l’interdépendance de Pékin comme arme de coercition (weaponized interdependence). L’enjeu dépasse la géopolitique du Golfe : c’est la structure même de la puissance mondiale qui est en jeu.
De plus, en janvier 2026, Nicolás Maduro était capturé au Venezuela et les exportations pétrolières vénézuéliennes, jusqu’ici payées en yuan et en remboursements de prêts chinois, revenaient dans le circuit dollar. Le 28 février 2026, l’Opération Epic Fury franchissait une nouvelle étape : frapper l’ensemble du dispositif militaire iranien, viser Kharg, et provoquer la fermeture de facto d’Ormuz.
Ce séquençage, Venezuela en janvier, Iran en février, forme une logique cohérente que l’on peut résumer ainsi : couper les deux plus grands fournisseurs de pétrole bon marché de la Chine, les deux vitrines de la stratégie de dédollarisation des BRICS, les deux piliers de la politique d’encerclement économique par laquelle Pékin cherchait à réduire sa dépendance au dollar et à sécuriser son énergie hors du système américain.
Une chercheuse d’Oxford, Helen Thompson, spécialiste des ordres monétaires, l’a formulé avec précision dans un entretien au Grand Continent : cette politique semble être une réponse américaine à l’embargo chinois sur les terres rares déclaré en avril 2025, lequel avait été très efficace.
Les États-Unis auraient alors choisi leur propre arme géoéconomique : l’énergie et les détroits. À leur tour, ils exploitent les vulnérabilités de la Chine en attaquant ses sources d’approvisionnement.
Ce papier analyse ces trois niveaux simultanément : le niveau géostratégique (Mahan, Mackinder/Spykman, détroits), le niveau géoéconomique (flux énergétiques, dépendance sectorielle, réserves), et le niveau monétaire (pétrodollar, yuan pétrolier, dédollarisation). C’est seulement en articulant ces trois niveaux que la profondeur stratégique du conflit devient pleinement visible.
Points clés de l’analyse
• Ormuz bloqué de facto depuis le 28 février 2026 : 4 pétroliers/jour vs 24 en temps normal
• Kharg : 90-96 % des exportations iraniennes de brut, objectif déclaré de l’administration Trump
• Double verrou Ormuz-Malacca : menace > 70 % des importations énergétiques chinoises
• Accord sino-iranien 2021 (400 Md$) : promesse non tenue, dépendance asymétrique de Téhéran
• Pékin dispose de réserves tampon de plusieurs semaines mais pas de substitut structurel à court
terme
• Sommet Trump-Xi prévu fin mars 2026 : Ormuz comme levier de négociation sur Taiwan et les tarifs
Introduction : Quand le Golfe Persique devient un échiquier sino-américain
Le 28 février 2026, à l’aube, les premiers B-2 Spirit américains décollaient de la base de Diego Garcia tandis que des escadrilles israéliennes franchissaient l’espace aérien jordanien et saoudien.
En moins de 72 heures, l’architecture sécuritaire iranienne, ses systèmes S-300, ses batteries Bavar-373, ses centres de commandement souterrain, s’effondrait sous le poids de frappes d’une précision chirurgicale.
Mais si les analystes militaires scrutaient les cratères de Fordow et de Natanz, une autre guerre, plus silencieuse et potentiellement plus conséquente, se jouait en mer.
Dès le soir du 28 février, le trafic de pétroliers dans le détroit d’Ormuz s’effondrait. Non pas parce que l’Iran l’avait formellement fermé, Téhéran, paradoxalement, n’en avait ni les moyens ni l’intérêt dans les premières heures, mais parce que les grands assureurs maritimes mondiaux (Gard, Skuld, North Standard, London P&I Club, American Club) annulaient leurs couvertures guerre.
Sans assurance, pas de navigation commerciale. La fermeture de fait était consommée sans qu’un seul missile iranien ait visé un tanker.
Ce mécanisme apparemment technique, des lignes dans un contrat d’assurance, révèle la nature profonde de la puissance américaine au XXIe siècle : non plus la domination par la force brute, mais le contrôle des infrastructures normatives et financières qui conditionnent la mobilité économique mondiale.
C’est précisément ce que Susan Strange appelait la puissance structurelle, et ce que Henry Farrell et Abraham Newman ont conceptualisé comme weaponized interdependence.
La Chine, première importatrice de pétrole au monde, première cliente de l’Iran, première puissance commerciale mondiale dont les échanges transitent massivement par Malacca, se retrouvait prise dans un étau dont elle n’avait ni les clés ni les moyens de s’extraire à court terme.
Cette vulnérabilité n’est pas accidentelle. Elle est le produit d’une géographie économique construite sur plusieurs décennies, d’une rationalité mercantiliste qui a privilégié la croissance à la résilience, et d’une contrainte stratégique majeure : la PLAN (Marine populaire de libération) est incapable, en 2026, de contester la 5e Flotte américaine dans le Golfe Persique.
Ce papier analyse la mécanique de ce piège géoéconomique à travers trois prismes : la géographie des flux (détroits, infrastructures), l’économie politique de la dépendance énergétique chinoise, et la stratégie américaine de contrôle des points de passage comme instrument de coercition dans la rivalité sino-américaine.
I. Cadre théorique : Sea Power, Interdépendance Armée et Puissance Structurelle
1.1. Alfred Thayer Mahan et la doctrine du contrôle des mers
Il faut revenir à Mahan pour comprendre la logique profonde de ce qui se joue dans le Golfe. Dans son oeuvre maîtresse de 1890, The Influence of Sea Power upon History, l’amiral américain formulait une thèse d’une clarté saisissante : la puissance nationale repose sur le contrôle des routes commerciales maritimes, et ce contrôle exige la maîtrise des points nodaux, ces détroits, canaux, bases navales sans lesquels aucune flotte ne peut se déployer, se ravitailler, ni durer.
Mahan observait l’Empire britannique et en tirait une leçon systémique : Gibraltar, Malte, Aden, Singapour, le Cap, autant de « charnières » géographiques dont le contrôle permettait à Londres de dominer les flux commerciaux planétaires.
Chaque charnière était moins une possession militaire qu’un levier économique : qui tient le passage tient le commerce, et qui tient le commerce tient la croissance de ses adversaires.
Cette doctrine, profondément ancrée dans la pensée stratégique américaine depuis Theodore Roosevelt, connaît au XXIe siècle une résurgence remarquable. La National Security Strategy de 2025 explicitement ancrée dans une pensée mahannienne réaffirme la centralité du contrôle des lignes de communication maritimes pour la puissance américaine.
Pour l’administration Trump, le Golfe Persique n’est pas seulement un théâtre de sécurité régionale : c’est un levier de puissance structurelle dans la compétition avec Pékin.
La formule de Mahan, “l’empire de la mer est l’empire du monde”, résonne avec une modernité troublante quand on observe la carte des détroits d’Ormuz et de Malacca. Qui contrôle ces deux goulets contrôle le robinet énergétique de l’Asie orientale.
Si Mahan pense la puissance depuis la mer, Halford John Mackinder (1861-1947) pense le monde depuis la terre.
Dans son essai fondateur de 1904, The Geographical Pivot of History, le géographe britannique formule sa théorie du Heartland : au centre de la masse continentale eurasiatique se trouve une zone pivot, la Russie, l’Asie centrale, une partie du Moyen-Orient, inaccessible aux puissances maritimes, riche en ressources, et dont la domination par une puissance unique constituerait la menace existentielle pour les thalassocraties.
Sa formule de 1919 condense toute sa pensée :
« Qui contrôle l’Europe orientale domine le Heartland. Qui contrôle le Heartland commande l’Île-Monde. Qui commande l’Île-Monde contrôle le monde. — Halford
J. Mackinder, Democratic Ideals and Reality, 1919 »
Nicholas Spykman (1893-1943), professeur à Yale, renverse partiellement cette proposition en affirmant que c’est le Rimland, la frange côtière de l’Eurasie, incluant l’Europe occidentale, le Moyen-Orient, l’Inde et la côte chinoise, qui constitue la clé de la domination mondiale.
Qui contrôle le Rimland contrôle l’Eurasie ; qui contrôle l’Eurasie contrôle les destinées du monde. Cette vision inspira directement la politique d’endiguement (containment) américaine pendant la Guerre froide.
Ces deux théories, apparemment contradictoires, se révèlent complémentaires pour analyser la situation de 2026. La Chine joue simultanément sur les deux tableaux : via la BRI (Belt and Road Initiative), elle cherche à unifier le Heartland eurasiatique (routes terrestres à travers l’Asie centrale, vers l’Europe, vers l’Afrique), une stratégie que les analystes assimilent à la réalisation du cauchemar de Mackinder.
Mais en même temps, sa croissance dépend du Rimland maritime : détroit d’Ormuz, mer de Chine méridionale, Taiwan, Malacca. L’Iran, précisément, est un État du Rimland : il est l’accès de la Chine continentale aux mers chaudes, la pièce du puzzle qui ferait du Heartland sino-russo-iranien un bloc capable de déboucher sur l’Océan Indien.
Pour Washington, la guerre en Iran est exactement ce que Mackinder redoutait pour la puissance britannique : la consolidation d’un axe continental eurasiatique capable d’accéder aux mers chaudes.
En détruisant l’Iran comme partenaire stratégique de Pékin, les États-Unis appliquent en 2026 la politique d’endiguement du Rimland qu’ils avaient appliquée contre l’URSS pendant la Guerre froide. L’OTAN à l’ouest, la 5e Flotte à l’est, et maintenant la destruction du pilier méridional de l’axe sino-iranien.
1.2. La Weaponized Interdependence (Farrell & Newman, 2019)
La grille analytique la plus pertinente pour comprendre la stratégie américaine actuelle est sans doute celle développée par Henry Farrell et Abraham Newman dans leur article fondateur de 2019, Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion.
Les auteurs y démontrent que les réseaux d’interdépendance économique globaux, qui semblaient, dans la lecture libérale de la mondialisation, synonymes de paix et de coopération, peuvent être retournés en instruments de coercition par les puissances qui occupent des positions nodales dans ces réseaux.
Leur modèle distingue deux mécanismes : l’effet panoptique (les États-Unis voient les flux qui transitent par leurs infrastructures et peuvent surveiller leurs adversaires) et l’effet de levier (les États-Unis peuvent menacer de couper l’accès à ces infrastructures pour contraindre les comportements).
Dans les deux cas, la puissance n’est pas la puissance militaire brute mais la capacité à contrôler les nœuds critiques des réseaux mondiaux.
En appliquant cela au contexte iranien de 2026, ce cadre prend toute sa force. Le système financier SWIFT (dont l’Iran a été exclu), le réseau d’assurance maritime londonien, les marchés de contrats à terme pétroliers libellés en dollars, tous constituent des nœuds que Washington contrôle ou influence.
La fermeture de facto d’Ormuz n’est pas le produit d’une action militaire directe mais de la pression exercée sur le réseau normatif de l’assurance maritime mondiale. C’est de la weaponized interdependence à l’état pur.
La Chine, malgré ses efforts de diversification (yuan pétrolier, swaps bilatéraux, CIPS comme alternative à SWIFT), reste profondément insérée dans les réseaux mondiaux que Washington contrôle en partie. Sa dépendance à Ormuz en est l’expression géographique la plus criante.
1.3. La Puissance Structurelle de Susan Strange
Susan Strange, dans States and Markets (1988), offre un troisième prisme complémentaire. Elle y distingue la puissance relationnelle (la capacité à obtenir ce que l’on veut d’un autre acteur dans une relation directe) de la puissance structurelle (la capacité à façonner les structures, financières, productives, sécuritaires, de connaissance, dans lesquelles tous les acteurs opèrent).
La puissance structurelle américaine s’exerce à travers quatre structures fondamentales : la structure de sécurité (qui fournit la protection militaire ?), la structure de production (qui contrôle les technologies et les chaînes de valeur ?), la structure financière (qui émet la monnaie de réserve mondiale et contrôle les marchés de capitaux ?) et la structure de connaissance (qui produit et contrôle l’information ?).
Washington conserve un avantage structurel sur l’aspect financier et sécuritaire, mais est toutefois contestée sur l’aspect des chaînes de valeurs ainsi sur l’innovation par Pékin en 2026.
Néanmoins, la guerre en Iran actualise cette puissance structurelle dans la dimension énergétique : qui contrôle les routes pétrolières mondiales façonne les conditions de fonctionnement de toutes les économies dépendantes.
La Chine, première consommatrice mondiale d’énergie et premier importateur de pétrole, est la cible principale de cette démonstration de puissance structurelle.
Synthèse théorique : Quatre grilles pour une guerre
• MAHAN (1890) : contrôle des détroits = contrôle du commerce = puissance mondiale. Ormuz et
Malacca sont les Gibraltar et Suez du XXIe siècle.
• MACKINDER (1904) : Iran = accès du Heartland eurasiatique (Chine+Russie) aux mers
chaudes. Le détruire comme allié de Pékin = application de la théorie de l’endiguement.
• SPYKMAN (1944) : qui contrôle le Rimland contrôle le monde. L’Iran est une pièce du Rimland
pétrolier. Sa reconfiguration pro-américaine modifie l’équilibre des puissances eurasiatiques.
• FARRELL & NEWMAN (2019) : les réseaux d’interdépendance (financiers, assurances, SWIFT, dollar) sont des armes. La fermeture d’Ormuz via les assureurs londoniens est de la weaponized interdependence pure.
• STRANGE (1988) : la puissance structurelle (sécurité, finance, production, connaissance) détermine les conditions dans lesquelles tous les acteurs opèrent. Washington contrôle toutes ces structures. Pékin en dépend.
1.4. L’ordre monétaire international comme dimension stratégique
Robert Gilpin, dans War and Change in World Politics (1981), souligne que la stabilité d’un ordre international repose sur la volonté et la capacité de la puissance hégémonique de fournir les biens publics mondiaux, sécurité, liquidité, règles commerciales.
La monnaie de réserve est le lien entre la puissance militaire et la puissance économique : celui qui émet la monnaie de réserve mondiale finance ses déficits budgétaires et commerciaux à moindre coût, et peut exercer des sanctions financières que nul autre ne peut infliger.
Le système pétrodollar, né de l’accord américano-saoudien de 1974, selon lequel Riyadh s’engageait à facturer son pétrole exclusivement en dollars en échange d’une garantie de sécurité américaine, est la clé de voûte de cette architecture.
Tant que le pétrole mondial est libellé en dollars, tout pays importateur doit constituer des réserves en dollars, acheter de la dette américaine, et maintenir sa banque centrale dans la sphère d’influence de la Fed. La dédollarisation de l’énergie est donc directement une menace à l’hégémonie financière américaine.
Le dollar représente encore, en 2026, 57 % des réserves de change mondiales selon le FMI, en recul par rapport aux 71 % de 2001, mais toujours dominant. Il est impliqué dans 88 % des transactions sur le marché des changes, et représente 46 % des paiements SWIFT.
Partout dans le monde, les ventes de matières premières, du pétrole aux métaux en passant par les produits agricoles, sont presque universellement libellées en dollars. Environ 54 % des factures commerciales mondiales utilisent des montants en dollars, alors que les États-Unis ne représentent qu’environ 10 % du commerce mondial.
En outre, la dernière condition pour qu’une monnaie de réserve soit performante est que les citoyens, les entreprises et les banques centrales la considèrent comme une réserve de valeur fiable. Pour cela, le pays d’origine de la monnaie doit disposer de marchés financiers vastes et ouverts, offrant des opportunités d’investissement attractives et régies de manière prévisible par l’État de droit.
Une inflation faible et stable est également un atout, permettant aux détenteurs de la monnaie de savoir que la valeur de leurs actifs ne s’évaporera pas du jour au lendemain. Le marché boursier américain est le plus important au monde, avec une valeur globale de 63 000 milliards de dollars fin 2024, soit près de la moitié de la valeur totale des actions mondiales, même après la débâcle boursière de cette année.
L’économie américaine est ouverte aux investissements étrangers : les entrées et sorties de capitaux sont peu restreintes. La Réserve fédérale est largement considérée comme indépendante et crédible. De plus, les tribunaux et régulateurs américains jouissent d’une confiance mondiale pour résoudre les litiges commerciaux, gouverner l’économie de manière prévisible et prévenir la corruption.
Qui plus est, le fait que le marché des obligations d’État américaines soit le plus important au monde, avec environ 28 000 milliards de dollars, soit plus d’un quart du marché mondial de la
dette publique, est également un atout. Les obligations d’État américaines (généralement appelées bons du Trésor) sont également la forme la plus liquide de dette publique, avec environ 900 milliards de dollars de transactions quotidiennes en moyenne.
Cette facilité d’achat et de vente rassure les banques centrales quant à la sécurité des bons du Trésor. Compte tenu de la conjonction de ces facteurs, liquidité, utilisation généralisée et sécurité, il n’est guère surprenant que le dollar constitue la majorité des réserves internationales, et ce depuis des décennies.
Pour de nombreux économistes, ce « privilège exorbitant », l’expression est du général de Gaulle, constitue un levier de puissance structurelle aussi décisif que la supériorité technologique ou militaire. Il permet aux États-Unis de financer un appareil militaire global sans les contraintes de balance des paiements qui s’imposent à tous les autres États. Toute attaque contre ce système est donc traitée comme une menace à la sécurité nationale.
La montée du pétroyuan : construction patiente d’une alternative
La Chine a entrepris, depuis une décennie, la construction méthodique d’une infrastructure financière alternative au pétrodollar. Cette stratégie comporte plusieurs dimensions complémentaires.
Les contrats à terme pétroliers en yuan (2018)
En mars 2018, la Bourse de Shanghai a lancé des contrats à terme sur le pétrole brut libellés en yuan et adossés à l’or. Cette initiative créait pour la première fois un marché de référence non-dollar pour le brut, permettant aux producteurs et acheteurs de traiter en yuan sans passer par le dollar.
L’idée était de donner aux fournisseurs de la Chine, Arabie saoudite, Russie, Iran, la possibilité d’être payés en yuan, puis de convertir ce yuan en or via l’arrimage métal précieux, contournant ainsi la nécessité de détenir des dollars.
La réaction américaine fut rapide : Washington imposa des sanctions à la société pétrolière chinoise Zhuhai Zhenrong dès 2018 pour ses transactions pétrolières en yuan avec l’Iran.
Le message était clair : l’utilisation du yuan pour acheter du pétrole iranien constitue une violation des sanctions américaines, et donc une attaque contre l’infrastructure du pétrodollar.
Le CIPS comme alternative au SWIFT
La Chine a développé depuis 2015 un système de paiement international alternatif au SWIFT, le China International Payment System (CIPS). En 2022, CIPS a traité un volume équivalent à 14 000 milliards de dollars de transactions, contre 150 000 milliards pour SWIFT, soit environ 9 % du volume. Un chiffre modeste mais en croissance rapide.
Si l’on tient compte de l’opacité des données chinoises, la part réelle du yuan dans les transactions internationales est probablement plus proche de 13 % que des 3,7 % affichés par les statistiques SWIFT.
Les paiements bilatéraux en monnaies locales
Plus de 80 % du commerce bilatéral sino-russe se fait désormais en yuans et roubles. L’Inde et les Émirats arabes unis règlent une partie de leurs échanges en roupies et dirhams. Dans les pays du Sud Global, l’utilisation du yuan pour le commerce de matières premières se développe.
Les BRICS+ ont discuté lors de leur sommet de Kazan en 2024 de la mise en place d’une plateforme de trading des matières premières (céréales, diamants), avec une extension possible au pétrole si la pression américaine s’intensifie.
Le yuan numérique (e-CNY) et le projet BRICS Bridge
Le yuan numérique chinois est le plus avancé parmi les grandes économies mondiales. Son extension internationale, via le projet mBridge qui connecte les banques centrales de Chine, Hongkong, des Émirats arabes unis et de Thaïlande, pourrait permettre des transactions transfrontalières directes contournant les réseaux bancaires basés sur le dollar.
Le projet BRICS Bridge, encore au stade exploratoire, vise à connecter les monnaies numériques des banques centrales des pays BRICS.
Les limites structurelles du pétroyuan : pourquoi la dédollarisation reste incomplète
Il serait inexact de présenter la dédollarisation comme un projet imminent. Les obstacles structurels au remplacement du dollar par le yuan sont considérables et documentés.
Le premier obstacle est la convertibilité : le yuan n’est pas librement convertible. La Chine maintient des contrôles de capitaux stricts qui empêchent les détenteurs étrangers de yuan d’investir librement en Chine ou de convertir leurs avoirs sans restrictions.
Un exportateur pétrolier qui accepterait d’être payé en yuan ne pourrait pas facilement mobiliser ces fonds sur les marchés de capitaux mondiaux. Or, l’une des raisons pour lesquelles le dollar reste dominant est précisément la profondeur et la liquidité des marchés financiers américains.
La contrainte la plus déterminante tient à l’absence d’un compte de capital pleinement ouvert. Une monnaie de réserve exige la liberté totale d’entrée et de sortie des capitaux, y compris lorsque ces mouvements sont politiquement inconfortables.
Ce point de vue repose sur l’hypothèse que les pays ne constitueront pas de réserves en renminbi s’ils ne peuvent les acheter et les vendre facilement sur les marchés internationaux. Il est étayé par l’exemple de l’ascension de la livre sterling, puis du dollar, comme principales monnaies internationales au XXe siècle, deux devises négociées sur des marchés profonds et liquides.
La Chine conserve au contraire une logique de contrôle : approbations administratives, canaux spécifiques pour les flux transfrontaliers et capacité de resserrement rapide en cas de stress.
En effet, la Chine opère avec un compte de capital fermé. Chaque transaction transfrontalière nécessite l’approbation de la SAFE.
L’épisode de sorties de capitaux de 2015–2016 a durablement marqué la doctrine chinoise. La défense du change, au prix d’une perte massive de réserves, a illustré le coût potentiel d’une ouverture trop rapide.
Depuis, la priorité est claire : préserver la stabilité financière et sociale. Or le statut de monnaie de réserve implique d’accepter, en période de tension, des mouvements de capitaux de grande ampleur, exactement le scénario que Pékin cherche à éviter. Ce traumatisme explique pourquoi l’ouverture demeure graduelle, conditionnelle et réversible.
Le statut de monnaie de réserve exige de renoncer au contrôle de son propre système financier. Le dollar est devenu dominant parce que n’importe qui peut acheter ou vendre des quantités illimitées, à tout moment, sans approbation gouvernementale, soutenu par un État de droit qui ne change pas en fonction des priorités politiques.
Cette option de “verrouillage”, rationnelle du point de vue de la stabilité domestique, est précisément ce qui empêche le RMB d’être perçu comme un réservoir de liquidité universel.
Le deuxième obstacle est la confiance institutionnelle. Le gel des réserves russes en 2022 a certes inquiété nombre de banques centrales étrangères. Mais la Chine elle-même a démontré par ce geste, son soutien discret à la Russie malgré les sanctions, qu’un système yuan pourrait lui aussi être utilisé comme outil de coercition politique.
Les pays du Sud Global souhaitent des alternatives au dollar, pas nécessairement l’hégémonie du yuan.
Le troisième obstacle est la taille et la diversification des marchés. Les marchés de capitaux américains restent les plus profonds, les plus liquides et les plus diversifiés du monde. Le marché obligataire en yuan est en développement mais reste incomparablement plus étroit. Sans des marchés financiers de même ampleur, le yuan ne peut jouer qu’un rôle subsidiaire dans les réserves mondiales.
Il faudrait les éléments suivants pour instaurer un ordre mondial alternatif chinois :
1. Légitimité.
On ne peut pas simplement être le patron. Les autres doivent accepter que vous soyez le patron en raison du système international que vous créez. Ils doivent croire que le système est équitable, ou au moins une alternative suffisamment équitable. Cela favorise l’adoption d’une monnaie de réserve mondiale.
2. Objectifs partagés
Un ordre mondial alternatif doit poursuivre à peu près les mêmes valeurs et résultats, comme la stabilité ou le commerce. Il doit les définir, les promouvoir et en démontrer les résultats. Cela aide les nations à penser qu’elles ont voix au chapitre dans le système. C’est pour cela que les États-Unis ont créé le FMI et la Banque mondiale comme fondations de leur propre ordre mondial.
3. Équilibre des puissances.
Un ordre mondial réussi doit laisser une place aux autres pôles au fur et à mesure de la transition entre deux visions économiques. Un ordre stable commence par accommoder ses rivaux plutôt que de chercher à les effacer.
Les spécialistes de la finance se concentreront sur les moyens pratiques pour y parvenir. Ce qui est normal, la méthode est essentielle. Mais c’est plus que cela. Il s’agit d’une transition d’économie politique, pas seulement d’une restructuration de la dette. Les règles de l’ordre mondial doivent d’abord être réécrites pour permettre ces évolutions.
Une monnaie de réserve fait partie des mécanismes économiques. Elle permet de prêter de l’argent et de contrôler le commerce. Mais elle s’inscrit à l’intérieur d’un système.
Un ordre mondial est politique et psychologique. Une monnaie de réserve mondiale existe à l’intérieur de cet ensemble.
II. L’Anatomie du Détroit d’Ormuz : Nœud Gordien de l’Économie Mondiale
2.1. Géographie et flux : les chiffres de la vulnérabilité
Le détroit d’Ormuz est une bande d’eau de 55 kilomètres de large dans sa partie la plus étroite, encadrée par la péninsule iranienne au nord et l’Oman à l’est. Il relie le Golfe Persique, où se concentrent les plus grandes réserves d’hydrocarbures du monde, à l’Océan Indien. Sa navigabilité effective se limite à deux couloirs de circulation de 3,2 kilomètres chacun, séparés par une zone tampon, soit une voie maritime dont la dimension réelle est celle d’un boulevard urbain à l’échelle planétaire.
Par ce boulevard transitent, en régime normal, environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit 20 % de la consommation mondiale, ainsi que 27% du commerce mondial de pétrole.
À cette quantité s’ajoutent plus de 100 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié par an, représentant environ 20 % du commerce mondial de GNL, soit la quasi-totalité des exportations qataries, qui font du Qatar le deuxième exportateur mondial de GNL, derrière les Etats-Unis.
Les volumes sont si colossaux qu’aucune alternative terrestre ne pourrait absorber qu’une fraction minime de ces flux : les oléoducs alternatifs (Abqaiq-Yanbu en Arabie saoudite, pipeline émirati vers Fujairah) ne représentent que 16 à 17 % des volumes habituellement acheminés par le détroit.
La singularité d’Ormuz réside dans son asymétrie géopolitique : l’Iran contrôle environ la moitié des eaux du détroit et possède une capacité militaire réelle d’interdiction, mines anti- navires, drones de surface et sous-marins, missiles anti-navires Noor et Qader, mais son utilisation systématique de cette capacité se heurterait à une contradiction fondamentale : l’Iran exporte lui-même la quasi-totalité de son pétrole par Ormuz.
C’est ce paradoxe qui a longtemps limité la menace iranienne à un outil de dissuasion plus que d’action.
2.2. La fermeture de facto : la puissance normative comme arme
Le mécanisme de fermeture observé depuis le 28 février 2026 illustre avec une clarté saisissante la sophistication de la weaponized interdependence contemporaine.
Le 1er mars 2026, le système de suivi satellitaire Vortexa a enregistré le passage de quatre superpétroliers dans le détroit d’Ormuz. La veille, vingt-deux l’avaient emprunté. Non pas parce que le Corps des gardiens de la révolution islamique a miné le détroit, ni parce que la marine américaine l’a bloqué, ni parce qu’une quelconque autorité souveraine l’a fermé.
Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent chaque jour environ vingt millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers, soit près d’un cinquième de la consommation mondiale, est devenu inaccessible suite au dépôt de documents par sept compagnies d’assurance.
Entre le 1er et le 2 mars, sept des douze clubs membres du Groupe international des clubs de protection et d’indemnisation (P&I Clubs) ont émis des préavis d’annulation de 72 heures pour la couverture des risques de guerre dans le golfe Persique, le golfe d’Oman et toutes les eaux territoriales iraniennes.
Gard AS, NorthStandard, Steamship Mutual, Assuranceforeningen Skuld, l’American Club, le Swedish Club et le London P&I Club assurent collectivement environ 90 % du tonnage commercial océanique mondial. Lorsqu’ils se retirent, les navires ne prennent pas la mer.
Non pas par incapacité, mais par nécessité. Sans couverture P&I, aucun port n’acceptera de navire, aucun chargeur ne le chargera, aucune banque ne financera le voyage, aucun affréteur ne le prendra en charge. Le navire devient alors un objet commercialement non viable, à la dérive dans un système qui repose entièrement sur la confiance institutionnelle.
Sans assurance P&I, aucun armateur responsable ne peut envoyer un pétrolier en zone de guerre. Sans couverture cargaison, aucun chargeur ne peut embarquer sa marchandise. Sans assurance corps, aucun propriétaire ne peut risquer un navire de 150 000 tonnes.
Les données de suivi AIS de Lloyd’s List confirment ce que les circulaires d’assurance laissaient entendre : le trafic maritime à Hormuz a chuté d’environ 80 %, passant de 138 navires par jour à environ 28.
Au moins 40 très grands pétroliers, transportant chacun environ deux millions de barils de pétrole, sont immobilisés dans le golfe Persique, selon les données de suivi de Kpler. Treize méthaniers vides ont complètement dévié de leur trajectoire vers Hormuz, d’après l’analyse de Bloomberg. Le principal point de passage énergétique mondial n’est pas fermé par la force, mais par des calculs complexes.
Cette distinction n’est pas sémantique. Elle constitue le fondement même de la thèse. Car un blocus militaire prend fin avec la fin de l’opération militaire. Un blocus actuariel prend fin lorsque le marché de l’assurance le juge tel qu’il est. Il s’agit de deux échéanciers fondamentalement différents, régis par des logiques tout aussi différentes.
Le réseau normatif privé de l’assurance maritime, dont les principales institutions sont londoniennes, donc soumises à la juridiction britannique, elle-même étroitement alignée sur Washington, a produit une fermeture de fait sans qu’une seule décision politique soit formellement prise.
Ce mécanisme est d’une redoutable efficacité géoéconomique pour deux raisons. D’abord, il est juridiquement diffus : aucun gouvernement ne peut être tenu pour directement responsable d’une décision privée d’assureurs commerciaux.
Ensuite, il est asymétriquement coûteux : il affecte massivement les économies qui importent leur énergie par voie maritime (Chine, Japon, Corée du Sud, Inde) et n’affecte que marginalement les États-Unis, premier producteur mondial d’hydrocarbures depuis 2018.
Pour comprendre pourquoi le détroit d’Ormuz restera fonctionnellement fermé longtemps après que le dernier missile de croisière aura atteint sa cible, il faut comprendre l’architecture du système qui l’a fermé.
Les modèles de plomberie sans intérêt.
Le système mondial d’assurance maritime ne constitue pas un marché concurrentiel au sens conventionnel du terme. Il s’agit d’un oligopole concentré, structuré sur trois niveaux. En surface, douze clubs de protection et d’indemnisation (P&I), organisés par l’International Group, une association basée à Londres, mutualisent les sinistres dépassant les niveaux de rétention individuels des clubs.
Ces douze clubs fournissent la couverture de responsabilité civile indispensable à l’exploitation de tout navire commercial.
En dessous, on trouve cinq à dix réassureurs de traités actifs, principalement basés à Londres, qui absorbent le risque extrême que les clubs individuels ne peuvent assumer.
Enfin, en dessous de ces réassureurs se situe le marché de la rétrocession, où les réassureurs se déchargent de leur propre exposition excédentaire.
Voici la vulnérabilité structurelle : le marché de la rétrocession se concentre presque exclusivement sur les risques de catastrophes naturelles : ouragans, tremblements de terre, incendies de forêt. Lorsqu’un réassureur spécialisé dans les risques de guerre maritimes prend en charge un risque dans le Golfe, il le supporte net.
Il n’existe pas de réserve de capitaux plus importante en coulisses. La perte d’un seul grand navire dans le détroit d’Ormuz, estimée de manière prudente entre deux et trois cents millions de dollars (valeur de la coque, cargaison et responsabilité civile), pourrait dépasser le montant total des primes d’assurance contre les risques de guerre pour la région.
Cette concentration signifie que le système est dépourvu de tout amortisseur. Lorsque sept clubs se retirent simultanément, ils ne laissent pas de concurrence résiduelle capable d’intervenir et de réajuster les prix. Ils créent un vide. Les cinq clubs restants ne peuvent absorber le risque car leurs propres réassureurs sont soumis aux mêmes contraintes de capital.
Dans le détroit d’Ormuz, en mars 2026, le marché de l’assurance ne s’est pas retiré parce que chaque navire sera attaqué. Il s’est retiré parce que le coût de la vérification de la survie d’un navire donné lors d’une traversée donnée dépasse désormais les primes perçues pour l’assurance de cette traversée.
Les pétroliers touchés par les tirs iraniens, les messages VHF des Gardiens de la révolution interdisant le passage à tout navire, les interférences GPS et GNSS qui saturent le golfe d’Oman et le décès confirmé d’un marin créent collectivement un environnement de menace où l’évaluation actuarielle des risques devient pratiquement impossible.
Lorsqu’un risque ne peut être modélisé, il ne peut être tarifé. Lorsqu’un risque ne peut être tarifé, la couverture est retirée. Lorsque la couverture est retirée, le système se paralyse, que le risque sous-jacent se soit matérialisé ou non pour un navire donné.
La conséquence structurelle est sans équivoque : le blocus actuariel d’Hormuz persistera non pas pendant la campagne militaire de l’opération Epic Fury, mais pendant toute la durée du processus de rétablissement du marché de l’assurance. Il s’agit de deux échéances fondamentalement différentes.
La campagne militaire pourrait durer de quatre à huit semaines, selon les projections de l’administration. Le rétablissement du marché de l’assurance, d’après les seules classes de référence disponibles, nécessitera de six à dix-huit mois, même dans le scénario le plus favorable.
2.3. Ormuz comme arme anti-asiatique : la géographie de la dépendance
La carte des dépendances à Ormuz révèle une géographie frappante : les économies les plus exposées à une fermeture durable du détroit sont les principales puissances et économies asiatiques. Le Japon dépend d’Ormuz pour plus de 90 % de ses importations pétrolières, la Corée du Sud pour environ 70 %, l’Inde pour 65 %, et la Chine pour 57 % de ses importations maritimes directes de brut.
Par contraste, l’Europe dépend d’Ormuz pour environ 4 % de ses importations énergétiques, et les États-Unis, depuis la révolution du shale qui en a fait le premier producteur mondial, n’en dépendent pratiquement plus pour leur approvisionnement interne.
La fermeture d’Ormuz est donc structurellement un choc asymétrique : catastrophique pour l’Asie, gérable pour l’Occident.
Cette asymétrie confère aux États-Unis un pouvoir de négociation considérable dans leur rivalité avec Pékin. En contrôlant, directement ou indirectement, par leurs alliés, par le réseau
normatif de l’assurance, par leur présence navale dans la région, l’accès à Ormuz, Washington dispose d’un levier sans équivalent sur l’économie chinoise.
Un levier que la Chine ne peut activer en retour dans l’immédiat, faute d’une puissance navale comparable dans le Golfe.
III. L’Île de Kharg : Le Cœur Pétrolier de l’Iran, Cible Stratégique Américaine
3.1. Géographie et rôle dans le système pétrolier iranien
À 25 kilomètres des côtes du Khouzestan iranien et à 483 kilomètres au nord du détroit d’Ormuz, l’île de Kharg constitue l’infrastructure névralgique du secteur pétrolier iranien.
Cette île de 25 kilomètres carrés concentre à elle seule 90 à 96 % des exportations de pétrole brut de l’Iran, une capacité de chargement de 7 à 8 millions de barils par jour, une capacité de stockage de 20 à 30 millions de barils, et des infrastructures permettant d’accueillir simultanément jusqu’à 8 supertankers de type VLCC.
L’Iran dispose d’autres terminaux d’exportation, mais aucun n’est capable d’accueillir des superpétroliers. Bien que l’Iran puisse diversifier ses exportations vers plusieurs terminaux plus petits ou par voie ferrée, il ne pourrait pas remplacer les volumes traités par Kharg.
Contrôler cette île, c’est contrôler la principale source de revenus du régime : sa capacité à reconstruire son armée, à relancer son programme nucléaire, à financer des alliés et à se maintenir comme puissance régionale.
Pilier de l’économie iranienne et source majeure de revenus pour les Gardiens de la révolution, un corps du régime qui, selon les experts, pourrait réprimer un soulèvement populaire comme celui appelé par Trump.
L’île n’est pas fortement fortifiée et est suffisamment isolée pour que les destroyers américains et les systèmes de défense aérienne rapprochée puissent établir un périmètre défensif crédible au large.
La faiblesse des défenses aériennes et navales iraniennes offre une opportunité unique de frappe, et les États-Unis disposent déjà d’importants moyens navals dans la région, notamment des navires équipés pour la neutralisation de mines et les attaques de drones.
Si Trump entend intensifier la pression sur l’Iran autrement que par des frappes de missiles et des bombardements, la prise de l’île de Kharg priverait le régime d’une source de financement essentielle au contrôle de la population, a déclaré Michael Rubin, ancien conseiller principal du Pentagone pour l’Iran et l’Irak sous l’administration de George W. Bush. Il a précisé avoir discuté avec des responsables de la Maison Blanche de l’importance stratégique de l’île.
« S’ils ne peuvent pas vendre leur propre pétrole, ils ne peuvent pas payer leurs employés », a déclaré Rubin, qui est maintenant chercheur à l’American Enterprise Institute, un think tank conservateur.
« Peu importe le nombre de bombardements, il n’y aura pas de changement de régime tant que nous n’aurons pas fracturé la Garde révolutionnaire, et si cela peut se faire de manière relativement non violente, tant mieux », a-t-il ajouté.
Le pétrole est vital pour les Gardiens de la révolution. Selon Reuters, près de la moitié du secteur pétrolier iranien, qui représente 50 milliards de dollars, est contrôlé par cette force. Cela inclut une flotte fantôme de pétroliers qui exportent leur pétrole brut sous embargo, principalement vers la Chine.
Rubin, qui a été en contact avec des responsables de l’administration au sujet de la saisie de Kharg, a indiqué que ses recommandations avaient été diffusées au sein du Conseil de sécurité nationale. Il estime que Trump s’appuie sur un cercle restreint de conseillers et qu’il n’est pas certain que ces derniers soient conscients de l’importance stratégique de l’île, a-t-il ajouté.
L’île de Kharg est depuis longtemps considérée par les opposants iraniens comme un point faible du régime.
Lors de la crise des otages iraniens de 1979, le président Jimmy Carter fut informé que la prise de contrôle du terminal de Kharg pourrait constituer un moyen de pression sur le régime. Il choisit de ne pas intervenir.
Son successeur, le président Ronald Reagan, détruisit d’autres installations d’exportation offshore dans les années 1980, lorsque l’Iran mina le détroit d’Ormuz. Il laissa Kharg intact. Le terminal fut ensuite partiellement détruit par les forces irakiennes pendant la guerre Iran- Irak des années 1980, mais il fut rapidement reconstruit.
Il est peu probable que les forces américaines ou israéliennes endommagent intentionnellement Kharg, a déclaré Ellen Wald, chercheuse principale au Centre mondial de l’énergie du Conseil atlantique. Elle a fait valoir qu’une telle action pourrait déclencher une vague de représailles iraniennes contre les infrastructures énergétiques de la région, entraînant une flambée des prix du pétrole à l’échelle mondiale.
« Tant que l’Iran aura la capacité d’exporter du pétrole, il ne cherchera pas à priver les autres de cette capacité, car il sait que s’il le faisait, son infrastructure pétrolière serait détruite », a déclaré Ellen Wald. « C’est une sorte de destruction mutuelle assurée, donc personne n’osera rien faire. »
Le réseau de pipelines souterrains qui relient Kharg aux champs pétrolifères du Khouzestan, notamment les gisements d’Ahvaz, de Marun, de Gachsaran et d’Agha Jari, parmi les plus importants au monde, en fait un nœud logistique dont la destruction ou la capture rendrait l’Iran incapable d’exporter ses hydrocarbures pendant une période prolongée.
Ce précédent existe d’ailleurs : les bombardements irakiens de 1982 à 1986, durant la guerre Iran-Irak, avaient mis à genoux les installations de Kharg, dont les réparations avaient requis plusieurs années.
3.2. Kharg comme objectif de guerre : la vision américaine d’un Iran « vassal »
Les informations révélées par des responsables de l’administration Trump à Axios confirment que la prise de contrôle ou la destruction des infrastructures de Kharg figure parmi les objectifs déclarés de l’Opération Epic Fury.
Cette ambition révèle la profondeur de la vision américaine : il ne s’agit pas simplement de détruire les capacités nucléaires iraniennes, mais de remodeler l’économie politique de l’Iran de façon à le rendre dépendant d’une coopération avec Washington pour toute exportation pétrolière future.
Le modèle esquissé est celui du Venezuela post-Maduro : un Iran dont les ressources pétrolières seraient gérées sous supervision ou influence américaine, ses exportations orientées vers des marchés compatibles avec les intérêts de Washington, et dont la Chine serait progressivement privée d’un fournisseur à prix préférentiel.
Ce serait le pendant pétrolier du « Venezuela play » : après avoir capturé Maduro en janvier 2026 et placé le pétrole vénézuélien sous influence américaine, Trump entendrait faire de même avec le pétrole iranien.
L’impact sur la Chine serait immédiat et durable. Pékin importe entre 1,4 et 1,6 million de barils par jour depuis l’Iran, à un prix décoté de 7 à 10 dollars par rapport aux cours du marché mondial, un avantage compétitif massif pour les raffineurs chinois et, par ricochet, pour l’ensemble de l’industrie chinoise.
La perte de ce pétrole bon marché contraindrait la Chine à se réapprovisionner sur les marchés mondiaux (qui sont en dollar américain) à des prix significativement plus élevés, dégradant sa compétitivité industrielle au moment même où elle fait face aux tarifs douaniers trumpiens.
La saisie et le contrôle de Kharg pourraient donner à Trump un moyen de pression sur le régime qui émergera à Téhéran, sans présence militaire dans les villes iraniennes, sans occupation de plusieurs années et sans un Delcy introuvable.
Inutile de contrôler le gouvernement si l’on contrôle sa principale source de revenus. Les sanctions ont tenté, en vain, de tarir ce flux financier pendant des décennies : les États-Unis durcissent leur application, puis l’assouplissent pour stabiliser les marchés pétroliers et faire baisser les prix, et l’Iran trouve des solutions de contournement pour s’adapter.
Kharg offrirait ce que les sanctions n’ont jamais pu fournir : un contrôle direct et physique sur le point d’entrée du pétrole brut iranien dans le monde. Les États-Unis pourraient laisser le gouvernement en place à Téhéran diriger le pays tout en maintenant l’approvisionnement en pétrole et en décidant de l’utilisation des recettes.
L’opinion publique américaine partagerait cet avis. En résumé, une option plutôt intéressante pour un président qui a désespérément besoin de prix de l’essence bas avant les élections de mi-mandat et qui ne peut se permettre de laisser quoi que ce soit faire dérailler son sommet avec Xi Jinping en avril.
L’opération elle-même est également une opération que Trump pourrait légitimement présenter sur le plan intérieur. Les frappes initiales ont été impopulaires dès le départ et n’ont eu aucun effet mobilisateur depuis, le scepticisme des partisans de Trump face à un nouvel engagement illimité au Moyen-Orient accentuant les divisions partisanes habituelles.
Un changement de régime à long terme est politiquement irréalisable. Mais un recentrage sur la prise et le contrôle d’un point stratégique stratégique ? Voilà une action décisive et ciblée, en accord avec son image, qui lui offre un résultat concret à mettre en avant.
Toute cette stratégie repose toutefois sur l’hypothèse que les Iraniens préféreraient accepter le contrôle américain sur Kharg plutôt que de détruire eux-mêmes le terminal. Le raisonnement est le suivant : l’Iran a besoin de ces revenus pour survivre et ne sabotera donc pas ses propres capacités d’exportation. Cette hypothèse pourrait bien se révéler erronée.
Les dirigeants iraniens viennent d’assister à l’assassinat de leur Guide suprême et à la mort de dizaines de hauts responsables.
L’ampleur et l’intensité de leur riposte, plus de 500 missiles balistiques et 1 000 drones tirés dans les 48 premières heures, frappant des cibles civiles dans tout le Golfe, même dans des pays non belligérants, touchant une ambassade américaine et tuant des soldats américains, ont dépassé les attentes des États-Unis.
Ce régime considère que toute remise en cause de ses principes fondamentaux, sa dissuasion antimissile, son droit à l’enrichissement des terres, sa résistance à la coercition américaine, est plus dangereuse pour sa survie à long terme qu’une dévastation à court terme.
La République islamique a enduré des sanctions brutales, huit années de guerre totale contre l’Irak et des décennies d’isolement économique. De nouvelles privations sont jugées supportables. Ce qui est inacceptable, c’est la capitulation face à Washington, qui délégitimerait l’ensemble du projet révolutionnaire.
Si le choix se résume à laisser les États-Unis exercer une pression indéfinie ou à détruire le terminal et priver Trump de son moyen de pression, quel choix pensez-vous que ce régime ferait ?
Dans les deux cas, les Iraniens perdraient le contrôle des revenus. Faire sauter Kharg avant l’arrivée des troupes américaines sur l’île ferait grimper le prix du pétrole à 120 dollars et imposerait des coûts exorbitants aux États-Unis, à leurs alliés du Golfe et aux marchés mondiaux, démontrant ainsi que leur seuil de tolérance à la souffrance est supérieur à celui de Washington, sans pour autant sacrifier les fondements idéologiques du régime. Ce choix n’est pas forcément irrationnel du point de vue de Téhéran.
On ignore si Trump envisage sérieusement cette option. Mais s’il cherche un moyen d’obtenir un levier durable sans changement de régime, sans trouver un partenaire iranien coopératif (ce qu’il n’a pas), et sans la « guerre sans fin » que sa base refuse, Kharg est l’une des rares options stratégiquement judicieuses.
C’est aussi un pari extrêmement risqué. Trump a déclenché cette guerre en confondant faiblesse militaire et docilité politique. Il risque d’y mettre fin en supposant que la nécessité économique forcera le régime à accepter des conditions qu’il perçoit comme une mort pire encore.
Au vu de tout ce que nous avons vu cette semaine sur les valeurs de l’Iran et sa stratégie pour assurer la survie du régime, je ne prendrais pas ce pari. Mais c’est peut-être le seul qui reste à Trump.
Trump a confié en privé à ses conseillers et à des responsables républicains, hors de la Maison-Blanche, que son scénario idéal en Iran serait similaire à la dynamique qui s’est instaurée entre les États-Unis et le Venezuela depuis la capture de Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines en janvier, selon des responsables américains actuels et anciens.
Au Venezuela, après la chute de Maduro, les États-Unis ont soutenu la nouvelle présidente, Delcy Rodríguez, à condition qu’elle mette en œuvre des politiques que Trump juge favorables aux États-Unis, notamment en leur faisant bénéficier de la production pétrolière vénézuélienne.
En Iran comme au Venezuela, Trump a affirmé que le sort du pays visé dépendait en fin de compte de ses citoyens, tout en évoquant des successeurs potentiels et en exerçant une pression militaire américaine.
L’objectif est d’obtenir des avantages concrets pour les États-Unis, accès au pétrole, réduction des migrations et du trafic de drogue, affaiblissement de l’adversaire, sans les risques liés au déploiement de forces terrestres importantes.
L’approche de Trump reflète à la fois son désir d’éviter la répétition des guerres de ce siècle et son mépris pour ce qu’il a qualifié de « politique ratée de reconstruction nationale ». Il préfère collaborer avec des gouvernements plus amicaux, capables d’apporter des avantages concrets à présenter comme des triomphes de l’« Amérique d’abord ».
La nouvelle stratégie de Trump, a ironisé un responsable du département d’État, peut se résumer à « décapiter et déléguer ».
Si les nouveaux dirigeants désignés par Washington ne répondent pas aux attentes de l’administration, affirment les alliés de Trump, il remettra tout simplement les compteurs à zéro. « Nous mettons en place un nouveau modèle : nous allons vous donner une chance. Vous décidez de ce que vous voulez faire », a déclaré le sénateur Lindsey Graham, républicain de Caroline du Sud, dans une interview peu après le début de la campagne sur l’Iran. « S’ils élisent une nouvelle clique qui veut tuer des Américains, nous les tuerons. N’y réfléchissez pas trop. Tout ce que vous pouvez faire, c’est donner une chance aux gens. »
Même Trump, malgré son assurance retrouvée après le succès de la mission Maduro, a reconnu que cette approche comportait des risques. Il les a résumés mardi ainsi : « On fait ça et puis, au bout de cinq ans, on se rend compte qu’on a mis au pouvoir quelqu’un qui n’est pas meilleur. »
Trump n’a jamais caché avoir autorisé la mission en Iran avec un seul grand espoir : que les Iraniens se soulèvent et renversent leur gouvernement. Selon des responsables et des analystes, le plan de succession politique se limitait à cela.
« Voyons comment vous réagirez », a-t-il déclaré samedi aux Iraniens après avoir annoncé le début des opérations en Iran. Après la campagne de bombardements, a-t-il ajouté le lendemain, « le reste dépendra de vous ».
Trump n’est pas le seul à tenter de déléguer le changement de régime aux populations locales, en leur faisant miroiter un vague soutien américain. En 1991, le président George H.W. Bush exhorta les Irakiens à « prendre les choses en main » et à chasser Saddam Hussein du pouvoir.
Son appel fut diffusé dans tout le pays tandis que des avions de la coalition larguaient des tracts incitant les Irakiens à « envahir les rues et les ruelles ». Finalement, ceux qui répondirent à cet appel furent écrasés par les forces de Saddam, les États-Unis restant passifs.
« Ce fut un désastre. En réalité, nous ne nous sommes jamais vraiment engagés à faire le travail », a déclaré David Schenker, qui était le principal responsable du département d’État pour le Moyen-Orient durant le premier mandat de Trump. « Et même si Trump soutient en théorie un changement de régime, il ne s’engage pas à mener les actions nécessaires pour y parvenir. »
Trump, à l’instar de certains de ses prédécesseurs, surestime « la capacité supposée de provoquer un changement de régime par la force aérienne », a-t-il déclaré.
En assassinant Khamenei et en bombardant le pays pour provoquer un soulèvement populaire, la stratégie de Trump envers l’Iran s’aventure en terrain inconnu, selon Alexander Downes, spécialiste des changements de régime et de l’histoire à l’Université George Washington.
Lorsque les États-Unis ont lancé des frappes aériennes pour renverser des autocrates, comme en Libye en 2011, ils l’ont fait au sein d’une coalition soutenue par les Nations Unies, afin d’appuyer une rébellion armée naissante. Même dans ce cas, le chaos peut s’installer. La Libye est aujourd’hui divisée en gouvernements concurrents et groupes armés rivaux.
Selon Downes, « un succès en Iran semble improbable, compte tenu des antécédents du régime iranien en matière de répression et de massacre de civils à grande échelle pour se maintenir au pouvoir. Sans une intervention concrète sur le terrain, il est impossible d’éliminer cette menace. »
Mais Trump ne se contente pas d’appeler à un soulèvement populaire. Après avoir fait assassiner Khamenei et des dizaines de hauts responsables iraniens, il envisage de soutenir des groupes en Iran prêts à prendre les armes pour renverser le régime, ont déclaré des responsables américains.
Cette idée, si elle se concrétisait, pourrait transformer des factions iraniennes en forces terrestres, au moins soutenues rhétoriquement par Washington. Trump a également offert une « immunité totale » aux membres du Corps des gardiens de la révolution islamique, des forces armées et de la police iraniennes s’ils déposent les armes. Il a averti que ceux qui refuseraient s’exposeraient à une « mort certaine ».
L’armée israélienne, quant à elle, cible les infrastructures sécuritaires et policières iraniennes, cherchant à ouvrir la voie à une révolte populaire.
Alors même que Trump appelait à un soulèvement populaire, son administration continuait de chercher un candidat de l’intérieur pour œuvrer au sein du système qu’il exhorte les Iraniens à renverser.
Trump a affirmé que les États-Unis avaient identifié des candidats potentiels, mais certains avaient été tués lors de frappes aériennes américaines et israéliennes. « Bientôt, nous ne connaîtrons plus personne », a-t-il déclaré mardi dans le Bureau ovale.
Avant le début de l’opération militaire, la CIA avait estimé que des extrémistes de la Garde révolutionnaire ou d’une autre faction du pays étaient susceptibles de prendre le pouvoir, réduisant ainsi à néant les chances que le nouveau dirigeant soit disposé à collaborer avec les États-Unis.
Trump a évoqué à plusieurs reprises la possibilité d’utiliser le soi-disant « modèle vénézuélien » en Iran.
Avant l’invasion du Venezuela, la CIA a conclu que les fidèles de Maduro, parmi lesquels sa vice-présidente, Delcy Rodriguez, plus docile, étaient les mieux placés pour prendre le pouvoir. Trump et ses alliés ont salué cette opération comme un succès : une opération limitée qui a permis de destituer un dirigeant hostile et d’assurer aux États-Unis l’accès à de vastes réserves de pétrole, sans aucune perte humaine américaine.
Ces dernières semaines, la recherche du « Delcy iranien » ou du « Delcy cubain » est devenue, au sein de l’administration, une expression courante pour désigner le type de membre du régime capable d’assurer une passation de pouvoir, selon des personnes au fait des discussions.
« Le concept de “Delcy Rodríguez de…” n’a rien de nouveau en matière de politique étrangère », a déclaré Benjamin Gedan, directeur du programme Amérique latine au Stimson Center. « Pendant la guerre froide, cette stratégie idéaliste était connue dans la région sous le nom de: “C’est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud.” »
Les observateurs soulignent qu’il est encore bien trop tôt pour considérer ce qui s’est passé au Venezuela comme un modèle reproductible. Contrairement au Venezuela, où une société civile bien organisée et des partis d’opposition ont résisté à des années de pression, l’Iran et Cuba sont des États autoritaires profondément enracinés qui ont passé des décennies à renforcer leur appareil sécuritaire contre une prise de pouvoir.
Le Venezuela illustre également la rapidité avec laquelle le soutien américain peut se transformer en intérêt personnel. Bien que le gouvernement américain reconnaisse l’opposition vénézuélienne comme la véritable gagnante des élections de 2024, Trump l’a marginalisée au profit d’une collaboration avec les fidèles du régime et a minimisé l’importance des élections à court terme.
« Au final, il appartiendra au peuple vénézuélien de transformer son pays », a déclaré le secrétaire d’État Marco Rubio quelques jours après l’opération Maduro. Lui et d’autres membres de l’administration Trump ont refusé de donner un calendrier pour les élections.
Une crainte, partagée par certains au sein même de l’administration et d’autres à l’extérieur, est que Trump, qui conçoit une intervention réussie différemment de ses prédécesseurs, n’utilise pas l’influence américaine pour une transition démocratique s’il est satisfait des résultats obtenus par Rodriguez. Mercredi, Trump l’a qualifiée de « présidente du Venezuela », alors même que les États-Unis jugeaient le régime illégitime, et l’a félicitée pour son « excellent travail », soulignant que « le pétrole commence à couler ».
L’administration et le Congrès s’inquiètent de plus en plus du vide de pouvoir créé par l’attaque contre l’Iran, susceptible de déclencher une guerre civile pour le contrôle du pays. Interrogé sur cette éventualité lors d’une réunion à huis clos avec les membres de la Chambre des représentants mardi, Rubio a déclaré que l’éviction des dirigeants les plus brutaux du régime compensait largement le vide qu’elle a engendré, selon des parlementaires des deux partis présents.
En outre, la République islamique a quarante-cinq ans, née de la révolution et renforcée par huit années de guerre totale contre l’Irak (une guerre où, notamment, l’agression extérieure a consolidé le régime au lieu de le fragmenter).
Ce n’est ni une dictature personnaliste fondée sur la loyauté envers un homme fort, ni une kleptocratie maintenue par des intérêts économiques étroits.
C’est une structure institutionnalisée et stratifiée, composée d’institutions profondément enracinées : le bureau du Guide suprême, l’Assemblée des experts, le Corps des gardiens de la révolution islamique, des réseaux cléricaux parallèles et des organes répressifs. L’assassinat de Khamenei ne dissout pas cet ensemble, pas plus que la mort d’un président américain en fonction ne bouleverserait l’ordre constitutionnel.
Quiconque aura suffisamment d’influence au sein du régime pour s’en emparer sera soumis à la même logique institutionnelle et aux mêmes contraintes qui définissaient le régime de Khamenei.
Cela inclut les lignes rouges de l’Iran concernant les missiles et l’enrichissement nucléaire, qui reflètent moins les préférences politiques personnelles de Khamenei que la garantie existentielle de la République islamique, sa réponse consensuelle à la question de savoir comment éviter de devenir le prochain Irak ou la prochaine Libye.
Aucun successeur de Khamenei, opérant au sein de ce système, ne fera de concessions formelles sur ces points.
Ce qui signifie que les objectifs revus à la baisse par la Maison Blanche, affaiblir le programme nucléaire iranien, éliminer la menace de ses missiles balistiques, mettre fin au soutien aux groupes armés régionaux, ne résolvent pas son dilemme fondamental : elle ne peut en atteindre aucun durablement tant que ce régime reste au pouvoir, et elle ne peut pas destituer ce régime avec les outils qu’elle est prête à utiliser.
IV. Le Dilemme de Malacca et les Limites des Stratégies Chinoises de Contournement
4.1. Le « Dilemme de Malacca » : une vulnérabilité structurelle
En 2003, le Secrétaire général du Parti communiste chinois Hu Jintao formulait pour la première fois publiquement ce que les stratèges de l’APL appelaient en interne le « Dilemme de Malacca » : la dépendance critique de l’économie chinoise à un unique détroit étranglé de 2,8 kilomètres dans sa partie la plus étroite, contrôlé par des États alliés de Washington et potentiellement verrouillable par la US Navy en cas de conflit sino-américain.
Le dilemme a une structure triangulaire.
Premier sommet : la dépendance économique, l’économie chinoise ne peut fonctionner sans les importations énergétiques et les exportations manufacturières qui transitent par Malacca.
Deuxième sommet : la vulnérabilité militaire, en cas de conflit avec les États-Unis (scénario Taïwan au premier chef), Washington pourrait potentiellement orchestrer un blocus en s’appuyant sur ses alliés régionaux et sa supériorité navale.
Troisième sommet : l’insuffisance des alternatives, aucune route de substitution ne peut absorber les volumes actuels dans des délais stratégiquement acceptables.
Ce triangle crée une contrainte structurelle sur la politique étrangère chinoise : Pékin ne peut se permettre une rupture ouverte avec les États riverains de Malacca ni avec les puissances dont la coopération est nécessaire à la sécurité maritime régionale.
Cette contrainte a des effets concrets sur la modération relative de la politique étrangère chinoise dans certains dossiers d’Asie du Sud-Est.
Le détroit de Malacca sépare la péninsule malaise de l’île de Sumatra. Long d’environ 800 kilomètres, il concentre plus de 60 000 navires par an, représente environ 25 % du commerce maritime mondial, et historiquement plus de 80 % des importations pétrolières chinoises.
En 2023 : 80% des importations pétrolières chinoises (environ 11 Mb/j sur 14 Mb/j totaux) ont transité par Malacca. 70% des importations de GNL. Près de 60% de ses exportations de biens manufacturés vers l’Europe et le Moyen-Orient. En cas de blocage de Malacca, les réserves stratégiques chinoises (estimées à 90 jours) permettraient de maintenir l’économie en régime dégradé pendant environ 3 mois, délai insuffisant pour une reconversion logistique complète vers les routes alternatives.
La dépendance commerciale est tout aussi prononcée. Les exportations manufacturières chinoises vers l’Europe et le Moyen-Orient empruntent Malacca vers l’ouest. Les importations de matières premières, minerai de fer depuis l’Australie et le Brésil, charbon, cuivre, bauxite, transitent par Malacca ou ses alternatives dans l’autre sens.
En un sens, Malacca est la condition physique du modèle économique qui a permis l’essor industriel de toute l’Asie depuis 1980. Bloquer Malacca, c’est bloquer le moteur manufacturier de la mondialisation.
La question des alternatives à Malacca est cruciale pour comprendre la résilience du système. Les trois routes alternatives disponibles sont : le détroit de Lombok (entre Bali et Lombok, Indonésie), le détroit de Makassar (entre Bornéo et Sulawesi), et le détroit de Sunda (entre Java et Sumatra).
Ces routes ajoutent respectivement 2-3, 3-4 et 1-2 jours de navigation selon les destinations, et impliquent des coûts de carburant et d’assurance supplémentaires. Elles ne sont pas utilisables par tous les types de navires.
Surtout, leur capacité combinée est très inférieure à celle de Malacca : elles ne pourraient absorber qu’une fraction du trafic actuel en cas de fermeture prolongée.
La combinaison du double verrou Ormuz-Malacca, si les deux détroits étaient simultanément inaccessibles, priverait la Chine de plus de 70 % de ses importations énergétiques. Aucune économie industrielle moderne ne pourrait fonctionner dans ces conditions.
La vérité est que les actions de Washington au Venezuela en janvier, et maintenant en Iran, ont mis en évidence les limites des partenariats de ces pays avec la Chine. À deux reprises, Pékin a été laissé à l’écart, simple observateur, incapable d’aider ceux qui gravitent autour de lui.
La Chine tente de se positionner comme un « contrepoids responsable » aux États-Unis, déclare Philip Shetler-Jones du Royal United Services Institute, mais « en termes d’équilibre militaire, les États-Unis démontrent ce que signifie réellement être une superpuissance, c’est- à-dire la capacité d’imposer des résultats sur les théâtres d’opérations du monde entier ».
Selon lui, Pékin n’est pas « une superpuissance de même niveau », malgré sa puissance économique. « Elle n’est pas en mesure de protéger ses alliés contre ce genre d’action, même si elle le voulait. »
Pour contrer ces inquiétudes, Xi Jinping continuera de se positionner comme un dirigeant mondial stable et prévisible, contrairement à Donald Trump.
« L’argument de la Chine sera que Donald Trump a une fois de plus démontré sans l’ombre d’un doute l’étendue de l’hypocrisie occidentale et des discours occidentaux sur l’ordre international libéral », déclare le professeur Steve Tsang, directeur de l’institut SOAS Chine.
Pour comprendre la logique de Trump, il faut se mettre à sa place. Si de nombreux experts en politique étrangère jugent son approche erratique, Trump fonde sa stratégie sur une logique que ces mêmes experts ont abandonnée depuis longtemps : l’art de la géopolitique. Il a bien compris qu’au XXIe siècle, le pouvoir repose sur la maîtrise des corridors commerciaux.
Pendant des décennies, les spécialistes des relations internationales ont considéré la géographie comme obsolète, partant du principe que la mondialisation avait aplani le monde. Pourtant, les montagnes, les déserts et les mers constituent des points de passage stratégiques où États et acteurs non étatiques peuvent perturber le commerce et influencer l’économie mondiale.
Trump, cependant, est parfaitement conscient de ces contraintes. Son intérêt pour le Groenland reflète sa position stratégique sur une nouvelle route commerciale dans l’océan Arctique, tandis que son obsession pour le canal de Panama souligne sa volonté de contrôler les points de passage maritimes stratégiques. Sa stratégie au Moyen-Orient suit la même logique : sécuriser des corridors commerciaux qui contournent des rivaux comme la Chine, l’Iran et la Russie.
4.2. Les stratégies de contournement chinoises : réels progrès, limites persistantes
Depuis la formulation du dilemme en 2003, Pékin a déployé une stratégie de diversification multidimensionnelle dont les résultats sont réels mais insuffisants pour résoudre le problème fondamental.
Les pipelines terrestres vers la Chine
L’oléoduc Kazakhstan-Xinjiang (3 000 km, opérationnel depuis 2006) représente la voie terrestre la plus avancée. L’oléoduc Taishet-Daqing (via la Sibérie russe), le pipeline sino- birman Sittwe-Kunming (opérationnel pour le gaz depuis 2013, le pétrole depuis 2017), et le CPEC pakistanais (Gwadar-Xinjiang via le Baloutchistan) constituent des alternatives partielles.
La réalité opérationnelle de ces alternatives est cependant significativement en retrait par rapport aux ambitions annoncées. Le CPEC, qui représentait en 2021 la plus prometteuse des alternatives terrestres avec un investissement chinois de 62 milliards de dollars, se heurte aux insécurités du Baloutchistan, une province pakistanaise en proie à une insurrection séparatiste qui a ciblé à plusieurs reprises les travailleurs chinois et les infrastructures.
Le pipeline sino-birman voit sa fiabilité compromise par l’instabilité politique persistante issue du coup d’État de 2021.
Le pipeline Goreh-Jask, qui devait permettre à l’Iran d’exporter son pétrole depuis le golfe d’Oman en contournant Ormuz, constitue peut-être la perte la plus douloureuse pour Pékin dans le contexte de la guerre : ce corridor stratégique est désormais directement menacé par les opérations militaires en cours.
La diversification géographique des fournisseurs
La Chine a également entrepris de diversifier ses sources d’approvisionnement : Russie (pipeline ESPO, maintenant premier fournisseur de Pékin depuis la guerre en Ukraine en 2022), Arabie saoudite, Irak, Émirats arabes unis, Angola, Brésil.
Cette diversification est réelle et réduit la dépendance à l’Iran ou à n’importe quelle source unique. Mais elle ne résout pas le problème des détroits : tout pétrole importé par voie maritime depuis le Moyen-Orient doit transiter par Ormuz, et tout pétrole maritime entrant en Chine depuis l’ouest doit passer par Malacca.
La « Collier de Perles » et les bases navales lointaines
La stratégie du « Collier de Perles », développement d’infrastructures portuaires à Djibouti, Hambantota (Sri Lanka), Kyaukphyu (Myanmar), Gwadar (Pakistan), Chittagong (Bangladesh), vise à assurer des bases d’appui pour la PLAN le long des routes commerciales vitales.
Mais en 2026, seule la base de Djibouti constitue une installation véritablement militaire. La PLAN n’est pas en mesure d’assurer la protection de ses lignes de communication maritime dans le Golfe Persique contre la 5e Flotte américaine.
4.3. Pourquoi les alternatives ne résolvent pas le dilemme en 2026
L’analyse honnête des alternatives chinoises conduit à un constat sévère : en dépit d’investissements massifs depuis deux décennies, la Chine reste structurellement vulnérable à une interruption prolongée des flux pétroliers maritimes.
Les capacités de transport terrestre couvrent au maximum 10 à 15 % des besoins en importations, insuffisant pour maintenir le niveau d’activité économique.
Les réserves stratégiques constituent le premier tampon. La Chine a constitué des stocks stratégiques significatifs, estimés à plus de 90 jours d’importations nettes selon les normes AIE, auxquels s’ajoutent environ 50 millions de barils de pétrole iranien stockés dans des navires au large des côtes chinoises. Ces réserves permettent d’absorber un choc court, quelques semaines voire un ou deux mois. Elles n’offrent pas de solution structurelle à une interruption prolongée.
Par ailleurs, la Chine peut accroître ses importations depuis la Russie, dont le pétrole Oural arrive par voie terrestre (ESPO) ou par des routes maritimes contournant les détroits concernés. Mais cette substitution a des limites : la Russie elle-même est sous pression de sa guerre ukrainienne, ses capacités de production stagnent, et une dépendance accrue à Moscou crée sa propre vulnérabilité stratégique.
V. L’Accord Sino-Iranien de 2021 : Anatomie d’une Asymétrie Stratégique
5.1. Le « Lion-Dragon Deal » : promesses et réalité
Le 27 mars 2021, Wang Yi et Mohammad Javad Zarif signaient à Téhéran ce qui était présenté comme un « accord de coopération stratégique global » sur 25 ans, estimé à 400 milliards de dollars d’investissements chinois dans l’économie iranienne, énergie, infrastructures, télécommunications (5G), banque, sécurité.
L’accord, en négociation depuis 2016 et ayant reçu l’imprimatur d’une rencontre entre Xi Jinping et Ali Khamenei lors de la visite d’État de 2016, était hissé au rang de « partenariat stratégique global ». L’Iran rejoindrait en septembre 2021 l’Organisation de Coopération de Shanghai.
La réalité, cinq ans plus tard, est tout autre. Selon les données disponibles, les investissements directs chinois effectivement réalisés en Iran s’élevaient à moins de 4 milliards de dollars à fin 2023.
Les grandes entreprises d’État, Sinopec, PetroChina, CNOOC, ZTE, Huawei, se sont soigneusement tenues à l’écart, craignant les sanctions américaines secondaires. Les projets achevés se limitent à quelques lignes de métro à Téhéran, à l’inauguration d’un corridor ferroviaire en Asie centrale en juin 2025, et à une poignée d’initiatives énergétiques encore en développement.
La promesse de 400 milliards était davantage un signal géopolitique qu’un engagement commercial concret.
Cette asymétrie fondamentale, pour l’Iran, la Chine est tout ; pour la Chine, l’Iran est un fournisseur parmi d’autres, éclaire le comportement de Pékin depuis le 28 février 2026 : condamnations verbales, appels au cessez-le-feu, mais absence total d’engagement militaire ou diplomatique concret en faveur de son « allié stratégique ».
5.2. La dépendance pétrolière clandestine : le circuit des « raffineries théières »
Si les investissements formels sont quasi-nuls, les échanges commerciaux réels entre Chine et Iran ont fonctionné selon un mécanisme sophistiqué de contournement des sanctions.
La quasi-totalité du pétrole iranien exporté, estimé à environ 1,4 à 1,6 million de barils par jour en 2025, était destinée à la Chine, vendue à une décote de 7 à 10 dollars par baril par rapport aux prix du marché.
Ce commerce s’opérait via une constellation de mécanismes : navires « fantômes » éteignant leurs transpondeurs AIS, transbordements en haute mer au large de la Malaisie, réétiquetage en pétrole malaisien ou omanais, et traitement dans un réseau de petites raffineries indépendantes du Shandong, les « raffineries théières » (teapot refineries), qui opèrent avec des marges réduites et sans exposition aux marchés américains.
Les géants d’État (Sinopec, PetroChina, CNOOC) se tenaient rigoureusement à l’écart pour éviter les sanctions américaines.
Ce système, remarquablement efficace, a alimenté la croissance chinoise à moindre coût pendant des années. Mais il présentait deux vulnérabilités systémiques : d’abord, il dépendait de la non-application intensive des sanctions américaines, ce que l’administration Trump a commencé à corriger en ciblant directement les raffineries du Shandong en automne 2025 ; ensuite, il était contingent à la capacité iranienne à exporter, capacité qui disparaît avec la guerre.
5.3. La logique asymétrique de la relation : client et fournisseur, non alliés
L’analyse des relations sino-iraniennes depuis 2021 révèle une relation structurellement asymétrique que les déclarations officielles dissimulaient. Tehran avait fait de la Chine son oxygène économique : la Chine achetait près de 90 % des exportations pétrolières iraniennes,
était l’un des rares partenaires commerciaux à maintenir des relations malgré les sanctions, et représentait 25 % du total des échanges iraniens.
De l’autre côté, pour Pékin, l’Iran représentait environ 12 à 17 % de ses importations pétrolières totales, important mais pas irremplaçable. La Chine pouvait, à terme, compenser par des achats accrus à la Russie (dont le pétrole est également bradé depuis les sanctions post-Ukraine) ou en diversifiant davantage ses sources africaines et américaines.
Cette asymétrie a des conséquences stratégiques directes : l’Iran ne peut pas « perdre » la Chine, tandis que la Chine peut « perdre » l’Iran, au prix d’une adaptation douloureuse mais surmontable à moyen terme.
C’est ce que résume la formule d’un analyste d’Inprecor : « Pour l’Iran, la Chine est tout ; pour la Chine, l’Iran est un fournisseur de pétrole évident et une pièce utile dans le puzzle géopolitique anti-américain, mais en aucun cas un allié pour lequel il vaut la peine de s’exposer. »
VI. Les Calculs de Pékin : Raisons de la Retenue et Gains Paradoxaux
6.1. L’impuissance structurelle de la PLAN dans le Golfe
La première raison de la retenue chinoise est d’ordre militaire. En 2026, la Marine de l’Armée Populaire de Libération (PLAN) ne dispose pas de la capacité de contester sérieusement la 5e Flotte américaine dans le Golfe Persique.
Malgré une modernisation spectaculaire, plus de 370 navires, la flotte la plus importante du monde par nombre de coques, trois porte-avions en service, un programme de construction frénétique, la PLAN reste une puissance régionale concentrée sur les eaux proches (mer de Chine méridionale, mer Jaune, mer de Chine orientale) et n’a pas de présence significative dans l’Océan Indien occidental.
La 5e Flotte américaine, basée à Bahreïn, déploie dans la région en temps de guerre un groupe aéronaval comprenant un porte-avions nucléaire (USS Abraham Lincoln, 90 avions embarqués), des croiseurs lance-missiles Ticonderoga, des destroyers Arleigh Burke équipés de Tomahawks à 1 600 km de portée, des sous-marins nucléaires d’attaque.
La seule base militaire chinoise à l’extérieur du territoire national, à Djibouti, ne dispose d’aucune capacité de projection naval comparable. Diego Garcia, l’île britannique de l’Océan Indien où les États-Unis pré-positionnent 19 navires de guerre avec du matériel pour 16 500 soldats pendant 30 jours, n’a pas d’équivalent chinois.
La puissance militaire chinoise est réelle, mais elle reste non testée en combat contre un adversaire de premier rang. La marine chinoise a fait des progrès spectaculaires, porte- avions, destroyers de nouvelle génération, missiles hypersoniques, mais toute cette puissance n’a jamais été éprouvée dans un vrai conflit.
Au Moyen-Orient, les lacunes chinoises seraient particulièrement exposées. Pékin ne dispose d’aucune base navale permanente dans la région du Golfe, d’aucune infrastructure logistique suffisante pour soutenir des opérations prolongées, et d’aucune expérience de coordination interarmées à distance face à l’US Navy, qui elle opère dans cette zone depuis des décennies.
Or la crédibilité militaire d’une puissance se construit, ou se détruit, dans les crises. Apparaître faible ou incapable face aux États-Unis au Moyen-Orient entraînerait des répercussions immédiates sur le théâtre qui importe vraiment à Pékin : Taïwan. Toute démonstration de faiblesse militaire encourage les indépendantistes taïwanais et renforce la détermination américaine à défendre l’île. La Chine ne peut pas se permettre ce signal.
6.2. La priorité taïwanaise : ne pas se disperser
La seconde raison de la retenue chinoise est stratégique. Depuis 2020, la question taïwanaise est redevenue l’objectif déclaré de Xi Jinping pour la décennie. Toutes les ressources militaires, diplomatiques et économiques de Pékin sont calibrées en fonction de cet objectif central.
S’engager militairement, même modestement, au soutien de l’Iran dans le Golfe Persique serait non seulement inutile militairement mais potentiellement catastrophique politiquement : cela fournirait à Washington un prétexte pour accélérer le réarmement taïwanais, renforcer les alliances dans la région indo-pacifique (Quad, AUKUS), et justifier une intensification des pressions technologiques sur Pékin.
Trump lui-même avait déclaré, avant son entrée en guerre, que Xi lui avait donné l’assurance personnelle qu’aucune invasion de Taïwan n’aurait lieu sous sa présidence. Cette assurance implique une retenue réciproque : Pékin ne mettra pas en danger ses canaux de communication avec Washington pour défendre Téhéran.
6.3. Les gains paradoxaux d’un enlisement américain
Paradoxalement, un enlisement américain au Moyen-Orient pourrait servir les intérêts stratégiques de Pékin dans la rivalité à long terme. Plusieurs analystes cités dans la presse américaine soulignent que les États-Unis ont d’ores et déjà, dans la séquence juin 2025-mars 2026, consommé l’équivalent de 15 ans de production de Tomahawks, 25 % de leurs stocks de missiles THAAD (à 15 millions de dollars l’unité), et des centaines d’intercepteurs sol-air SM-3 et Patriot. En 2025, les États-Unis n’ont fabriqué que 11 intercepteurs THAAD.
Ces stocks prennent entre 4 et 8 ans à reconstituer. Chaque mois de guerre en Iran est une accumulation de retard dans la capacité américaine à soutenir un conflit de haute intensité dans l’Indo-Pacifique. La Chine, spectatrice de l’épuisement des munitions américaines, peut calculer que plus la guerre dure, plus son avantage relatif dans la région indo-pacifique se consolide. C’est une forme de « patience stratégique » dont Pékin est coutumier.
L’un des avantages structurels les plus sous-estimés de la Chine est sa capacité à raisonner sur des horizons temporels beaucoup plus longs que les démocraties occidentales. Un président américain a quatre ans pour produire des résultats visibles, ses décisions sont filtrées par le cycle électoral, la pression médiatique, l’opinion publique.
Le Parti communiste chinois, lui, planifie en décennies. Xi Jinping cite régulièrement des horizons de 30 à 50 ans. Cette asymétrie temporelle est un avantage stratégique considérable.
La Chine peut se permettre d’attendre que l’engagement américain au Moyen-Orient s’épuise, financièrement, politiquement, humainement, pendant qu’elle accumule des capacités, étend son influence économique, et consolide ses positions en Asie.
Les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont coûté aux États-Unis entre 6 et 8 000 milliards de dollars selon les estimations, des milliers de vies, et une crédibilité internationale considérable.
La Chine a regardé tout cela se dérouler depuis les gradins, en bénéficiant de la distraction américaine pour accélérer son développement économique et militaire. Il existe un concept stratégique que les Chinois n’articulent pas publiquement mais qui décrit parfaitement leur comportement : laisser son adversaire s’épuiser sans lever le petit doigt.
Chaque dollar que Washington dépense au Moyen-Orient est un dollar non dépensé en IndoPacifique. Chaque crise que les États-Unis doivent gérer en Iran, en Irak, en Syrie, au Yémen est une crise qui distrait l’attention et les ressources de la compétition sino-américaine.
Chaque déploiement militaire américain dans le Golfe est des capacités non disponibles pour contester la Chine dans son voisinage. La Chine n’a pas besoin de créer ces crises, elle bénéficie simplement de leur existence. Et si elle peut discrets les alimenter à la marge (via des ventes d’armes, un soutien diplomatique, des transferts technologiques vers des acteurs déstabilisateurs), elle le fait, mais sans jamais s’exposer directement.
La stratégie américaine du “pivot vers l’Asie”, initiée sous Obama, accélérée sous Trump et Biden avec l’AUKUS, le renforcement des bases aux Philippines, la triangulation Japon- Corée-États-Unis, confirme la lecture chinoise : Washington lui-même reconnaît que le théâtre décisif du XXIe siècle est l’Indo-Pacifique, pas le Moyen-Orient.
Si les États-Unis s’embourbent à nouveau dans un conflit moyen-oriental, avec ou sans l’Iran, ils retardent ce pivot. Ils réallouent des ressources militaires et politiques vers une région que leur propre stratégie considère secondaire. C’est un cadeau stratégique pour Pékin.
6.4. L’équation du sommet Trump-Xi (fin mars 2026)
La visite prévue de Donald Trump à Pékin fin mars-début avril 2026 constitue l’horizon diplomatique immédiat. Ce sommet se tiendra dans un contexte où Washington arrivera avec une démonstration de puissance militaire sans précédent depuis 2003 et un contrôle effectif des voies d’approvisionnement énergétique de la Chine.
L’agenda sera chargé : tarifs douaniers (guerre commerciale en cours), Taiwan, technologies (semiconducteurs, IA), et désormais pétrole iranien.
La mécanique de la weaponized interdependence s’exprime ici avec une clarté troublante : Washington n’a pas besoin de formuler de menace explicite.
La simple réalité géographique, Ormuz partiellement fermé, Kharg sous pression, la 5e Flotte dominant le Golfe, crée une asymétrie de puissance structurelle qui s’exprimera dans la salle de négociation. Xi Jinping sait que la Chine est plus vulnérable sur la table de négociation de fin mars 2026 qu’elle ne l’était six mois plus tôt.
La retenue diplomatique chinoise, condamnations verbales, non-assistance à l’Iran, refus de livraisons d’armes significatives, peut ainsi s’interpréter comme un signal envoyé à
Washington : Pékin est prêt à négocier, pas à s’engager dans une escalade pour Téhéran. Le prix de cette modération sera demandé lors du sommet.
La Chine est d’abord une puissance commerciale. Son modèle de développement, sa stabilité sociale, la légitimité du Parti communiste reposent sur la croissance économique, et cette croissance dépend d’exportations massives vers l’Europe, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie.
C’est l’essentiel de ses débouchés. S’engager militairement aux côtés de l’Iran reviendrait à mettre en danger l’ensemble de cet édifice :
- Les sanctions économiques seraient d’une ampleur sans précédent. Celles imposées à la Russie après l’Ukraine donneraient une idée du mécanisme, mais appliquées à la deuxième économie mondiale, intégrée dans toutes les chaînes de valeur globales, les conséquences seraient exponentiellement plus graves. L’Iran ne vaut pas ce risque.
- Les chokepoints maritimes sont une vulnérabilité existentielle pour Pékin. Environ 80% du commerce extérieur chinois transite par voie maritime, dont une part majeure par le détroit de Malacca, que la marine américaine peut bloquer en quelques heures en cas de conflit ouvert. La Chine a même un nom pour cette angoisse géostratégique : le “dilemme de Malacca”. S’aliéner les États-Unis, c’est exposer cette artère vitale.
- La rupture avec les partenaires commerciaux serait inévitable. L’Europe, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie, tous des alliés américains, représentent collectivement une part considérable des exportations chinoises. Choisir l’Iran, c’est choisir contre eux.
- L’accélération du découplage technologique, déjà en marche depuis Trump, s’emballerait. La Chine dépend encore de semi-conducteurs avancés, d’équipements de fabrication et de technologies américaines ou alliées. Un conflit armé fournirait le prétexte définitif pour couper ces flux, au moment précisément où Pékin n’a pas encore achevé son autonomie technologique.
VII. La Dimension Financière : Le Pétrole Iranien et la Compétitivité Industrielle Chinoise
7.1. La décote iranienne comme avantage compétitif systémique
L’enjeu du pétrole iranien pour la Chine n’est pas seulement volumétrique, il ne représente que 12 à 17 % des importations totales, il est aussi économique. La décote iranienne de 7 à 10 dollars par baril par rapport aux prix du marché mondial constitue un avantage compétitif systémique pour l’industrie chinoise dans son ensemble.
Dans un monde où les marchés énergétiques sont mondiaux et où chaque différentiel de coût se répercute sur la compétitivité des exportations, l’accès à du pétrole bon marché est un levier de compétitivité industrielle, pas seulement d’approvisionnement.
L’une des priorités explicites de l’administration Trump est précisément de mettre fin à cet avantage : forcer la Chine à acheter son pétrole sur le marché mondial, aux prix mondiaux, réduirait mécaniquement les écarts de coût entre les produits chinois et occidentaux sur les marchés d’exportation. C’est une politique commerciale déguisée en géostratégie pétrolière.
7.2. Impact sur l’économie chinoise en 2026
L’impact à court terme est gérable mais significatif. En mars 2026, les raffineurs chinois absorbent le choc grâce à deux tampons : les stocks constitués lors des mois précédents (achats massifs de pétrole iranien et russe à bas prix dans l’anticipation d’une crise), et les réserves stratégiques d’État. La NDRC (Commission nationale du développement et de la réforme) a ordonné le 5 mars 2026 la suspension temporaire des exportations de produits raffinés (essence, gazole) par PetroChina, Sinopec et Zhejiang Petrochemical, signal que les stocks internes commencent à peser.
Les prévisions de croissance chinoise pour 2026, déjà révisées à la baisse à 4,5-5 % (plus bas depuis 1991), intègrent désormais la perturbation énergétique. Chaque mois de fermeture partielle d’Ormuz représente un coût macroéconomique croissant qui s’accumule : prix de l’énergie plus élevés, inflation importée, coûts de transport accrus, impact sur les industries énergivores.
Les marchés financiers ont réagi avec une relative retenue, les investisseurs pariants sur un conflit contenu, une hypothèse que les développements militaires de la première semaine d’Epic Fury ont jusqu’ici partiellement validée.
Mais si la fermeture d’Ormuz devait durer plusieurs mois, Capital Economics estime qu’un baril à 90-100 dollars pourrait ajouter 0,7 point d’inflation dans les marchés développés et réduire les prévisions de PIB de « quelques dixièmes ».
VIII. La Stratégie Américaine de Contrôle des Détroits : Continuité et Innovation
8.1. De la Doctrine Carter (1980) à la NSS 2025 : une continuité mahannienne
La stratégie américaine de sécurisation des voies d’approvisionnement énergétique du Golfe Persique n’est pas nouvelle. La Doctrine Carter, formulée en 1980 en réponse à l’invasion soviétique de l’Afghanistan, déclarait que le contrôle du Golfe Persique était un intérêt vital américain justifiant l’emploi de la force militaire.
Cette doctrine fonda le US Central Command (CENTCOM) en 1983 et la 5e Flotte en 1995. Pendant quarante ans, les États-Unis ont maintenu une présence militaire permanente dans le Golfe Persique, non parce qu’ils en avaient besoin pour leur propre approvisionnement énergétique, mais pour contrôler la structure qui conditionnait la dépendance des autres.
La National Security Strategy de 2025 marque une évolution dans le registre mahannien. Elle abandonne la rhétorique de la « sécurité collective » et de la « stabilité régionale » pour affirmer explicitement que le contrôle des lignes de communication maritimes est un instrument de puissance nationale américaine dans la compétition des grandes puissances. La distinction n’est pas seulement rhétorique : elle fonde une posture dans laquelle les États- Unis peuvent utiliser le contrôle des détroits non pour le bien commun mais comme levier unilatéral.
8.2. L’innovation du levier assurantiel : la fermeture sans blocus
L’innovation majeure de la stratégie américaine en 2026 réside dans le recours au levier assurantiel comme instrument de fermeture de facto sans blocus formel. En permettant, sans nécessairement les ordonner, que les assureurs maritimes londoniens annulent leurs couvertures guerre, Washington a obtenu une fermeture d’Ormuz sans avoir à imposer un blocus naval qui engagerait formellement sa responsabilité internationale et susciterait une réaction diplomatique plus dure de la part de la Chine et de la Russie.
Ce mécanisme est à la fois plus efficace et plus difficile à contester qu’un blocus traditionnel. Il est plus efficace car il rend la navigation commerciale économiquement impossible sans qu’une seule balle soit tirée.
Il est plus difficile à contester car aucun gouvernement ne peut être tenu formellement responsable des décisions commerciales privées d’assureurs. C’est la weaponized interdependence appliquée au marché assurantiel : Washington contrôle le nœud, même sans le posséder directement.
8.3. La synchronisation diplomatique : arriver à Pékin en position de force
La synchronisation entre l’offensive militaire (28 février 2026) et le sommet diplomatique Trump-Xi (fin mars 2026) ne relève pas de la coïncidence. Arriver à Pékin six semaines après avoir démontré sa capacité à fermer Ormuz, après avoir mis à genoux les défenses aériennes iraniennes, après avoir frappé la 5e Flotte dans son propre QG de Bahreïn et s’en être remis, c’est maximiser son avantage de négociation dans les pourparlers commerciaux et diplomatiques sino-américains.
Trump applique à la géopolitique la même logique qu’à la négociation commerciale : créer une asymétrie de pression, puis négocier depuis la position de force. Ormuz fermé est son meilleur argument avant d’ouvrir les discussions sur les tarifs, sur Taiwan, sur les semiconducteurs, sur l’accès aux marchés. La guerre en Iran n’est peut-être pas uniquement, ni même principalement, une guerre pour l’Iran.
IX. Matrice de Scénarios Prospectifs
9.1. Scénario A — Victoire rapide américaine et contrôle de Kharg
Dans ce scénario, les forces américaines et israéliennes parviennent en 4 à 8 semaines à neutraliser les capacités de résistance iraniennes, à sécuriser ou détruire les infrastructures de Kharg, et à imposer un gouvernement de transition à Téhéran favorable à Washington. L’Iran entre dans une phase de reconstruction sous supervision américaine, son pétrole réorienté progressivement vers des acheteurs compatibles avec les intérêts de Washington.
Pour la Chine, ce scénario représente la pire issue à court terme : perte de 1,4 à 1,6 Mb/j de pétrole bon marché, coût de remplacement élevé, renforcement de la dépendance à la Russie (avec ses propres risques), et démonstration éclatante de l’incapacité de Pékin à protéger ses intérêts économiques lorsque Washington décide d’agir.
La Chine se retrouverait dans la position d’un client du Moyen-Orient reconfiguré sous influence américaine, exactement l’inverse de ce que Pékin cherchait à construire depuis une décennie.
9.2. Scénario B — Enlisement et épuisement des stocks américains
Dans ce scénario, l’Iran résiste plus longtemps que prévu, grâce à ses capacités de guerre asymétrique, à des livraisons d’armes discrètes russes ou chinoises, à des proxies (Houthis, milices irakiennes) capables de harceler les lignes logistiques américaines.
La guerre dure 6 à 18 mois, Ormuz reste partiellement perturbé, et les États-Unis consomment des stocks de munitions et de matériel que leur base industrielle peine à reconstituer.
Pour la Chine, cet enlisement est paradoxalement préférable à une victoire rapide américaine. L’attention stratégique de Washington est détournée vers le Moyen-Orient. Les stocks américains de missiles de précision, Tomahawks, intercepteurs THAAD, SM-3, s’épuisent.
Dans 4 à 8 ans, la reconstitution de ces stocks absorbera des capacités industrielles et financières qui n’iront pas dans le renforcement de la présence américaine dans l’Indo- Pacifique. La fenêtre de manœuvre de la Chine autour de Taïwan pourrait s’en trouver élargie.
9.3. Scénario C — Embrasement régional et choc pétrolier systémique
Dans ce scénario, le conflit s’étend : l’Irak entre en guerre, les Houthis intensifient leurs attaques sur les routes pétrolières de la mer Rouge, l’Arabie saoudite et les Émirats subissent des attaques significatives sur leurs infrastructures (comme l’attaque sur la raffinerie de Ras Tanura déjà observée). Ormuz reste fermé pendant plusieurs mois. Le prix du pétrole atteint 100 à 130 dollars le baril.
Ce scénario produit un choc pétrolier d’une ampleur comparable à 1973, mais avec une géographie inversée : les États-Unis, premier producteur mondial, en sortent relativement préservés voire bénéficiaires (leurs entreprises pétrolières profitent de la hausse des prix). L’Asie, Chine, Japon, Corée du Sud, Inde, est en première ligne d’un choc économique potentiellement recessionnaire. L’Europe, plus diversifiée, souffre mais de façon moins aiguë. La récession mondiale est un risque réel.
Ce scénario est le moins souhaitable pour toutes les parties, y compris Washington, dont les alliés du Golfe (Arabie saoudite, EAU, Bahreïn) paieraient un prix exorbitant. Il reste cependant le scénario dans lequel la Chine est proportionnellement la plus fragilisée, ce qui lui confère paradoxalement une valeur de dissuasion : Pékin sait qu’un embrasement maximal lui coûterait plus cher qu’aux États-Unis, ce qui constitue un frein à toute escalade chinoise.
9.4. Scénario D — Accord négocié et recomposition régionale
Dans ce scénario, le sommet Trump-Xi de fin mars 2026 aboutit à un accord global : Washington assouplit les pressions sur Ormuz, la Chine accepte des concessions commerciales (réduction du déficit bilatéral, accès aux marchés technologiques) et diplomatiques (retenue sur Taiwan, coopération sur la reconstruction iranienne). L’Iran obtient un cessez-le-feu en échange de la destruction formelle de ses capacités nucléaires et de la mise sous tutelle internationale de ses exportations pétrolières.
Ce scénario serait le plus stable à court terme mais ne résoudrait pas les contradictions structurelles de la rivalité sino-américaine.
La Chine sortirait de l’épisode avec une conscience renforcée de sa vulnérabilité énergétique, accélérant ses investissements dans les alternatives (terrestres, renouvelables, nucléaire civil) et dans sa capacité navale. Le prochain cycle de la compétition commencerait sur des bases différentes.
Conclusion : Le Retour de Mahan, ou la Géopolitique des Détroits comme Arme du XXIe Siècle
La guerre en Iran ne doit pas être lue uniquement comme un acte de politique régionale,destruction du programme nucléaire iranien, changement de régime, sécurisation d’Israël. Elle doit être lue comme un acte de géopolitique structurelle dans la compétition sino-américaine, dont la logique profonde est la maîtrise des nœuds de circulation de l’énergie mondiale.
Alfred Thayer Mahan avait raison sur l’essentiel : qui contrôle les points de passage contrôle les économies qui en dépendent. La doctrine qu’il formulait en 1890 pour justifier la construction d’une marine américaine capable de rivaliser avec la Royal Navy britannique s’applique avec une précision troublante à la carte énergétique de l’Asie orientale en 2026. Ormuz et Malacca sont les Gibraltar et Suez du XXIe siècle. La Chine est la puissance continentale dont la croissance dépend de passages qu’elle ne contrôle pas.
La sophistication contemporaine réside dans les instruments de cette maîtrise : non plus seulement la canonnière et le cuirassé, mais le contrat d’assurance maritime londonien, la sanction secondaire, le SWIFT, le dollar pétrolier.
La weaponized interdependence de Farrell et Newman est la mise à jour conceptuelle de Mahan pour un monde où le pouvoir passe par les nœuds des réseaux normatifs autant que par les détroits physiques.
Pour la Chine, l’enjeu dépasse la guerre en Iran. Il s’agit d’une démonstration de vulnérabilité systémique que Pékin ne pourra pas ignorer. La réponse de long terme sera l’accélération de tous les programmes de contournement, pipelines terrestres, marine hauturière, Nouvelle
Route de la Soie énergétique, et l’intensification des investissements dans les énergies renouvelables pour réduire structurellement la dépendance pétrolière.
Mais ces réponses prendront une décennie à produire leurs effets. Dans l’intervalle, Pékin navigue dans un monde où Washington a démontré sa capacité à « weaponizer » la géographie au service de la compétition stratégique.
La question qui se pose désormais n’est pas seulement de savoir si Washington gagnera sa guerre en Iran. C’est de savoir si cette démonstration de puissance structurelle, le contrôle des détroits comme levier sur la croissance chinoise, sera convertie en gains diplomatiques durables lors du sommet Trump-Xi, ou si elle alimentera au contraire l’accélération d’une course aux armements maritimes et énergétiques qui rendra le monde structurellement plus instable dans les décennies à venir.
Dans les deux cas, la géopolitique des détroits est de retour. Et avec elle, la vieille leçon de Mahan : les mers ne sont pas des frontières. Elles sont des routes. Et les routes, celui qui les tient, tient le monde.





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